10.2.26

Ouzbékistan : vives inquiétudes pour la santé et la sécurité de l’activiste karakalpak emprisonné Dauletmurat Tazhimuratov

L’Association Droits de l’Homme en Asie Centrale (AHRCA), l’International Partnership for Human Rights (IPHR) et le Comité Helsinki Norvégien (NHC) expriment leur profonde préoccupation face aux informations faisant état d’une nette détérioration de l’état de santé du juriste, journaliste et défenseur des droits humains karakalpak emprisonné Dauletmurat Tazhimuratov, en raison des mauvais traitements qu’il subirait en détention. Selon les informations disponibles, l’administration pénitentiaire envisagerait de renforcer encore son isolement, ce qui accroîtrait les risques pesant sur sa santé et sa sécurité.

Nos organisations appellent les autorités ouzbèkes à prendre sans délai des mesures pour protéger sa vie ainsi que son intégrité physique et psychique.

Dans une déclaration vidéo publiée le 8 février 2026, sa sœur, Mariya Tazhimuratova, a indiqué qu’au cours de ses trois années de détention à la colonie pénitentiaire n°11 dans la région de Navoï, il a été maintenu dans des conditions particulièrement dures et soumis à plusieurs reprises à des pressions physiques et psychologiques. Selon elle, cela a entraîné une grave dégradation de son état de santé, notamment des difficultés à s’alimenter en raison de malaises persistants après les repas, une perte de poids importante (environ 25 kg depuis son arrestation) et une faiblesse générale.

Selon plusieurs témoignages concordants, il aurait également été contraint de travailler de manière systématique dans une entreprise de traitement de la chaux, sans équipement de protection adéquat. Cette activité a davantage compromis sa santé et pourrait s’apparenter à du travail punitif. Par ailleurs, il existe de sérieux motifs de penser qu’il n’a pas reçu les soins médicaux nécessaires. Dans son message, Mariya Tazhimuratova a appelé les autorités à garantir un traitement humain à son frère, déclarant : «Nous ne demandons qu’une seule chose — qu’il survive.»

Les inquiétudes concernant l’état de santé de Tazhimuratov sont renforcées par des informations selon lesquelles l’administration de la colonie a engagé une procédure visant à le transférer vers un régime de détention plus strict au motif de prétendues « violations systématiques » du règlement intérieur. Un tel transfert entraînerait probablement une nouvelle détérioration de ses conditions de détention, notamment une réduction supplémentaire des contacts familiaux, des restrictions accrues d’accès aux soins médicaux et un isolement renforcé, alors même que sa santé est déjà gravement menacée.

Tazhimuratov a été arrêté à la suite des événements de juillet 2022 au Karakalpakstan, lorsque les autorités ont violemment réprimé des manifestations de masse contre des amendements constitutionnels proposés qui auraient privé la région de son statut garanti par la Constitution. Opposé à ces amendements, il a été présenté par les autorités comme l’un des organisateurs des manifestations. En janvier 2023, à l’issue d’un procès inéquitable, il a été condamné à 16 ans d’emprisonnement sur la base d’accusations à caractère politique. La Cour suprême a ensuite confirmé ce jugement.

L’affaire Tazhimuratov a suscité une vive réaction internationale. En novembre 2024, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a conclu que sa privation de liberté violait le droit international et a demandé sa libération immédiate.

En janvier 2026, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des défenseurs des droits humains, Mary Lawlor, a réitéré cet appel, soulignant que plus d’un an après l’avis du Groupe de travail, il demeure détenu et que de nouvelles informations font état d’actes de torture et de mauvais traitements. Elle a également indiqué que ses plaintes sont ignorées et a exhorté les autorités à assurer sa sécurité, à enquêter sans délai sur toutes les violations alléguées et à lui garantir l’accès d’observateurs internationaux indépendants.

Des informations crédibles font également état de pressions exercées sur les membres de sa famille, notamment d’une surveillance constante. Sa détention cause un grave préjudice psychologique à ses proches, en particulier à sa mère, qui a personnellement constaté lors des visites la dégradation de son état et des signes de mauvais traitements.

Des mesures urgentes s’imposent

Au vu des informations relatives à la détérioration rapide de l’état de santé de Tazhimuratov et au risque d’un durcissement supplémentaire de ses conditions de détention, l’AHRCA, l’IPHR et le NHC appellent les autorités ouzbèkes à prendre immédiatement des mesures pour protéger sa vie et sa santé, conformément aux obligations du pays au titre du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, de la Convention contre la torture et d’autres traités internationaux relatifs aux droits humains. Nos organisations demandent sa libération, comme l’exigent les mécanismes des Nations unies relatifs aux droits humains.

Tant que Tazhimuratov demeure détenu, les autorités doivent s’abstenir de le transférer vers un régime de détention plus strict qui renforcerait son isolement et ferait peser une menace supplémentaire sur sa santé et doivent en outre :

          — garantir un examen médical indépendant immédiat et les soins nécessaires, y compris, le cas échéant, son transfert vers un établissement médical spécialisé ;
          — assurer des conditions de travail sûres conformément aux normes de sécurité au travail et lui fournir des équipements de protection individuelle appropriés ;
          — garantir un accès sans entrave à une assistance juridique et des contacts réguliers avec les membres de sa famille ;
          — mener une enquête rapide, approfondie et impartiale sur toutes les allégations de torture et de mauvais traitements et traduire les responsables en justice ;
          — accorder aux observateurs internationaux indépendants un accès immédiat à Tazhimuratov sur son lieu de détention ;
          — mettre fin à la surveillance, à l’intimidation et à toute forme de harcèlement visant les membres de sa famille.



27.1.26

Déclaration relative à la suppression de la chaîne YouTube de l’Association Droits de l’Homme en Asie Centrale

 

L’Association Droits de l’Homme en Asie Centrale (AHRCA) informe que, le 23 janvier 2026, la plateforme YouTube a supprimé la chaîne officielle de notre organisation — AHRCA.ORG — à la suite de la réception de trois notifications alléguant une violation du droit d’auteur.

Les vidéos contestées étaient des publications journalistiques et de défense des droits humains, comprenant des entretiens, des citations de déclarations publiques et des analyses portant sur des questions d’intérêt public majeur. Le contenu était non commercial et utilisé exclusivement pour informer le public sur la situation des droits humains dans les pays d’Asie centrale, notamment en vue de documenter des violations graves.

Les notifications pour violation du droit d’auteur ont été soumises par des particuliers et de petits comptes qui ne sont ni des titulaires reconnus de droits ni des acteurs médiatiques professionnels. Deux des personnes mentionnées comme plaignants ont déjà confirmé qu’elles n’avaient déposé aucune plainte contre notre organisation et n’avaient aucune revendication à notre égard.

Conformément à la procédure actuelle du DMCA (Digital Millennium Copyright Act), YouTube applique un mécanisme automatisé de suppression des contenus et des chaînes après réception de trois plaintes, sans évaluation préalable du contexte, du caractère d’intérêt public des matériaux ni du risque d’abus de ce mécanisme. Bien que cette pratique soit formellement conforme à la procédure, elle crée un risque élevé d’utilisation abusive des outils du droit d’auteur à l’encontre de contenus journalistiques, de défense des droits humains ou d’intérêt public.

À la suite de la suppression de la chaîne AHRCA.ORG, notre organisation a été temporairement privée de l’un de ses principaux outils de diffusion d’informations d’intérêt public. La chaîne hébergeait des archives uniques, notamment des entretiens avec des défenseurs des droits humains et des experts (dont certains aujourd’hui décédés), ainsi que des témoignages documentés relatifs à la torture et à d’autres violations graves des droits humains dans les pays d’Asie centrale. La restriction d’accès à ces matériaux porte atteinte au droit du public à l’information et aux efforts de préservation de la mémoire des violations des droits humains.

À ce stade, l’Association Droits de l’Homme en Asie Centrale agit strictement dans le cadre légal : des contre‑notifications officielles au titre du DMCA ont été déposées, et des recours ont été adressés à des organisations internationales compétentes en matière de liberté d’expression et de journalisme indépendant.

Notre analyse indique que la suppression de la chaîne AHRCA.ORG est intervenue dans une période d’attention publique accrue autour de l’émission « La fille de Mirziyoyev cherche‑t‑elle le pouvoir ? Comment l’Ouzbékistan est devenu le jouet d’une “princesse” autoritaire », réalisée par le projet médiatique numérique kazakh AIRAN et publiée sur YouTube le 30 décembre 2025. Nous relevons cette chronologie comme un élément nécessitant une attention et une évaluation indépendantes supplémentaires, sans tirer de conclusions prématurées quant à l’existence d’un lien de causalité direct.

Afin de prévenir la poursuite de pratiques abusives dans l’application des mécanismes de protection du droit d’auteur sur la plateforme YouTube, l’Association Droits de l’Homme en Asie Centrale a sollicité des experts internationaux afin de mener un examen complet et indépendant des abus de la procédure DMCA ayant conduit à la suppression de comptes YouTube sur des fondements erronés.

Nous considérons les faits survenus comme une forme de pression numérique transnationale exercée par l’utilisation abusive de mécanismes juridiques privés et entraînant une restriction disproportionnée de la liberté d’expression et de l’accès à des informations d’intérêt public, en contradiction avec les normes internationales relatives à la liberté d’expression.

L’Association Droits de l’Homme en Asie Centrale continuera d’informer le public et ses partenaires internationaux de l’évolution de la situation.